Sûrement vous l’ai-je déjà dit, j’aime beaucoup rendre visite aux personnes âgées de notre maison de retraite toute proche. Et lorsque je ne peux y aller pendant plusieurs semaines, ce lieu m’habite. Je ne peux pas dire que j’y aille en bondissant de joie, non, il faut souvent une décision, faire un pas, mais malgré tout, ce lieu m’attire. Peut-être est-ce parce que dans ce lieu, l’être est premier sur le faire, et la présence ne peut-être que très gratuite. Ce jour-là, je salue Madame R. assise sur une chaise, dans le lieu commun, à la sortie de l’ascenseur. C’est une dame qui est arrivée ici suite à une chute dans ses escaliers. Ce qui m’étonne toujours, c’est de voir combien elle est vivante. Elle a toujours les yeux qui brillent, plein de vie. Elle passe la plupart de ses journées dans sa chambre, à tricoter. Quand elle n’a plus de laine, elle détricote ce qu’elle a tricoté, pour le refaire. J’aime beaucoup passer un peu de temps avec elle. Un jour, elle me dit qu’entendant devant la porte de sa chambre un monsieur geindre, puis crier, elle sort, s’approche de lui, lui prend la main, puis lui demande doucement : « Ça va Monsieur ? Puis-je vous aider ? Avez-vous besoin de quelque chose ? — Il ne m’a pas répondu, ma sœur, mais il s’est mis à pleurer. Et alors, j’ai su qu’il souffrait, qu’il était vraiment seul, et que ses cris montraient sa souffrance. Et maintenant, j’ai dû mal à l’entendre crier, car lorsque je l’entends, je sais qu’il souffre, et je souffre aussi. »

Aujourd’hui, c’est un autre enseignement qu’elle me donne, mais non moins profond, alors que je lui demande comment elle va. « La mort s’approche, la vie éternelle s’avance », me répond-elle. Je suis saisie par la profondeur de cette réponse. Peut-être que ces maisons de retraite, où les personnes âgées, comme elles le disent souvent, « attendent la mort » sont les premiers lieux qui nous rappellent, au fond que « tout est ailleurs » ? Que l’horizon de notre vie est la vie éternelle, quelle que soit notre condition, et que pour entrer dans cette vie, il faut devenir de plus en plus vulnérable. S’abandonner, ou renaître, en quelque sorte… « Les personnes âgées sont nécessaires, mais pas dans tous les problèmes qui affectent notre vie. Nous avons besoin de leur liberté, de la beauté de la vieillesse, du reflet du rayon de lumière qui émane d’elles, de la mort du cœur et de la naissance de l’esprit. Voilà pourquoi il faut commencer très tôt l’ascétisme de la vieillesse, le mûrissement de la vie éternelle. » (Père Schmemann, in Journal d’Alexandre Schmemann)

S. Aurélie — France