Sr Laetitia et Marie-Aimée ont proposé aux mamans de leur quartier de Buenos Aires de se retrouver pour « la Prière des Mères », lieu où elles crient tout en restant debout.

Les gens qui habitent le quartier du Point-Cœur sont pour la plupart venus du Paraguay ou de Bolivie. L’Argentine était en mesure, il y a quelques années, de leur offrir un avenir meilleur. Aujourd’hui, avec les crises successives, l’appauvrissement économique et moral se ressent de plus en plus et la drogue fait des ravages. Elle détruit non seulement les personnes, mais aussi les familles, les relations entre les voisins, etc., car elle est très souvent accompagnée de délinquance. Avec Marie-Aimée, l’une des volontaires du Point-Cœur, nous avons proposé aux mamans du quartier de commencer un groupe de « Prière des mères ». Très souvent, ce sont ces mères qui portent leurs fils tout au long de cette longue descente dans la drogue. La plupart de ces femmes ont des histoires incroyables de lutte, de souffrance. L’une d’entre elles nous disait : « Je sortais tous les soirs à 2 ou 3 heures du matin pour aller chercher mon fils et le ramener à la maison. »
Les premières réunions ont étés dures, difficiles à porter, tellement elles avaient besoin de parler, de dire leur souffrance. Le goûter qui suit le temps passé dans la petite chapelle du Point-Cœur est une suite de confidences et de souvenirs d’horreurs. Nous assistons à de moments incroyables de compassion, quelquefois de pardon, des unes envers les autres : « Je pensais que tu n’étais pas au courant de ce que ton fils avait fait. Maintenant je comprends ta souffrance. » ; « Malgré toute la haine que je porte à celui qui a initié mon fils à la drogue – ce qui l’a conduit à la mort -, j’ai appris que la violence n’était jamais une solution. »
L’une d’entre elles m’impressionne beaucoup. Deux de ses fils ont été assassinés. Elle-même est arrivée à notre première première rencontre blessée par balle. La troisième fois que nous l’avons vue, elle avait perdu sa mère. Etrangement elle n’est pas complètement accablée. Elle crie sa douleur mais elle reste debout. Elle pleure ses péchés mais son cœur et son regard sont purs. Au moment de la prière pour chacun de ses fils, en pleurant, elle répétait toujours cette même demande : « Seigneur, je t’en supplie, donne à mes enfants la paix et la tranquillité qu’ils n’ont pas eues ici-bas ! » Elle a cette conscience inouïe que sa mission de mère ne s’achève pas avec la mort de ses enfants. Elle me poursuit toujours avec la même question : « Hermana, comment puis-je savoir si mes fils sont au ciel ? Tu sais ils ont fait beaucoup de mal ici-bas, mais ils étaient aussi bons. Je les connais, ils sont mes enfants ! ». Lors de notre dernière réunion, elle n’a pas pleuré. Elle priait paisiblement en silence. Au moment du goûter, elle a consolé une autre maman qui souffre avec son gendre : « Tu sais, je connais ce chemin. Continue à le chercher, ne ferme jamais ta porte, soutiens ta fille et ses enfants. » Très souvent les gens me demandent : « Que devons-nous faire contre ce fléau de la drogue ? ». Je n’ai pas la réponse. Existe-t-elle, cette réponse magique ? Cette initiative, ce geste que nous posons ensemble avec ces mamans ne prétend pas être une solution. Je sais par contre que nos cœurs changent, que ces mamans sont consolées et encouragées dans le combat quotidien de leur vie, que nos découvrons le lien mystérieux entre maternité, sacrifice et fécondité, que nous faisons l’expérience de la présence d’un Dieu qui n’abandonne pas son peuple, qui désire rester au milieu des hommes.